Les dérives commerciales des thérapies complémentaires

400 : c’est le nombre de thérapies complémentaires différentes répertoriées en 2015 selon l’OMS. Ce secteur particulier de la santé voit le nombre de ses praticiens sans cesse augmenter représentant des milliards de francs de chiffre d’affaires en terme de consultations, produits, cours, formations, coaching et conférences.

Les thérapeutes en approches complémentaires n’étant pas reconnus officiellement comme professionnels de la santé, échappent à certaines contraintes éthiques, provoquant des effets pervers qui sont décrits dans cet article.

Deux précisions s’imposent avant de débuter :

1. Je ne conteste pas l’efficacité des approches complémentaires. Même si aucune preuve faisant consensus dans le domaine scientifique n’a pu être apportée, l’absence de preuves n’implique pas la preuve de l’absence d’efficacité. Je discuterai donc de l’attitude des thérapeutes et non du bien-fondé de  la thérapie en elle-même.

2. Je ne donnerai pas systématiquement les sources de mes exemples, ce serait faire mauvaise presse à certains thérapeutes sans en mentionner d’autres. Une simple recherche sur Internet vous permettra de trouver des exemples, proche de chez vous.

Ces précisions données, voyons maintenant quels sont les outils marketing que les thérapeutes mettent en place en toute bonne foi afin de soigner.  Et là, je lis dans vos pensées : « soins et marketing ne font pas bon ménage, non ? ». C’est exactement ça, et nous verrons que certains thérapeutes n’hésitent pas à faire la promotion de leur pratique à l’aide de démarches dignes des plus grandes agences de pub.

DES THÉRAPIES SOUS COPYRIGHT

De nombreuses appellations thérapeutiques scellent leur appellation en créant une marque déposée (le fameux ® pour Registrered). C’est le cas de la MLC® (Méthode de Libération des Cuirasse), de la technique Access Bars®,  la technique d’activation de l’ADN quantique (Quantum DNA Technique®), de la Sophrologie Caycédienne®, la MétaKinéBiologie® et beaucoup d’autres. Mais il faut savoir que les labels, certifications et marques déposées ne sont pas garants de la qualité. De plus, les certifications sont souvent accordées par des organismes qui sont eux-mêmes à l’origine de la thérapie. Ils se certifient entre eux en quelque sorte. Enfin, en regardant d’un peu plus près en quoi consiste ces différentes appellations, vous constaterez que les descriptions données se basent sur des concepts flous comme par exemple « l’ équilibre énergétique » dont le but est « d’harmoniser le corps et l’esprit ». La seule nouveauté est d’y apporter un nom accrocheur. Je reviendrai plus en détails sur les termes utilisés par les thérapeutes dans les lignes qui suivent.

La Mindfulness est le parfait exemple de thérapie dont seul le nom apporte un élément nouveau par rapport à ce qui existait déjà. En effet, la méditation de pleine conscience n’est qu’une des multiples façons de faire de l’hypnose. Dans le cas de la Mindfulness, il s’agit de porter son attention sur l’instant présent. Quant à l’hypnose, elle peut vous proposer de faire un voyage dans le passé, ou de vous projeter dans l’avenir, ou de vous concentrer sur une zone de votre corps ou encore le tic-tac d’une horloge… Peu importe, ce sont les multiples méthodes d’induction développées par les hypnotiseurs qui n’ont jamais eu l’idée de déposer un droit de copie sur cette technique qui est le b-a ba de l’hypnose. Jon Kabat-Zinn l’a fait, c’est la seule réelle nouveauté.

Dommage que les descendants de James Braid (l’inventeur du terme « Hypnosis », inspiré de la déesse grecque hypnos) n’ont pas pensé à déposer un droit de copie sur le mot Hypnose, il y aurait eu beaucoup d’argent à se faire. Il faut dire que l’appellation Mindfulness est bien plus sympa que Hypnose, cette dernière étant encore auréolée de craintes au sein de la population (manipulation, perte de la conscience, comportements non désirés…).

Des mauvaises langues ont inventé le terme Mc Mindfulness pour dénoncer les aspects commerciaux de cette approche. D’un côté, elle s’inspire de la pensée traditionnelle qui enseigne le renoncement et la simplicité et de l’autre, elle fait preuve d’une redoutable activité marketing, parfaitement adaptée à notre société occidentale de consommation. Elle est à la mode et tout le monde veut pouvoir en bénéficier. Sortie des cabinets de soins, elle s’attaque maintenant au domaine de l’entreprise, ce qui offre de nouveaux marchés.

Déposer un droit de copie permet aux initiateurs de la méthode de s’assurer un pourcentage de revenus sur les formations qu’ils donnent. Parlons-en justement de ces formations.

UNE FORMATION EXPRESSE

Il existe désormais la possibilité de se former en un seul week-end pour devenir praticien en thérapie énergétique et même de se former à distance (mais non, pas grâce à la télépathie, par Internet). Dans de nombreux cas, aucun prérequis n’est nécessaire et aucune supervision n’est demandée. Après la formation, le thérapeute est libre d’ouvrir son cabinet et de pratiquer comme bon lui semble, sans contrôle sur ce qu’il dit ni sur ce qu’il fait et sans avoir besoin d’une autorisation de pratique comme c’est le cas pour les professionnels de la santé, par exemple les psychologues.

C’est un peu léger comme conditions lorsqu’il est question de thérapie. En naviguant sur les sites de thérapeutes, j’ai souvent constaté une habitude qui m’amuse beaucoup : Nombreux sont ceux qui listent les différentes formations qu’ils ont effectuées, en terminant la liste par un « etc. ». Ces trois petites lettres sont très révélatrices. Elles montrent à quel point toutes ces différentes formations n’ont en réalité que peu d’importance. Inutile donc de les lister en totalité car toutes visent « le bien-être physique et mental » par une « attention à soi dans l’instant présent ». De plus, peu importe la méthode, que ce soit par le ressenti des chakras, l’équilibre énergétique ou la rencontre avec son guide spirituel : jusqu’à preuve du contraire, l’empathie du thérapeute suffit à expliquer la détente ressentie après une séance. Inutile de mettre ça sur le dos des anges, entités, guides etc.

Maintenant le diplôme en poche, voyons quelles sont les affections que ces méthodes thérapeutiques proposent de soigner.

DES PROMESSES SURREALISTES

En parcourant les sites de thérapeutes, j’ai constaté que la liste de leurs prises en charge est parfois longue : deuil, accident, perte d’un travail, échec, rupture affective, séparation,  dépression, angoisses etc. J’ai même vu sur le site d’une thérapeute la mention suivante : « Je suis également d’une grande aide pour tout ce qui touche aux abus sexuels, aux viols, aux tortures et autres violences physiques, accidents, chutes, douleurs, maladies, opérations, deuils, dépressions, divorces, fatigues ». Impressionnant non ? Et sa formation ? Mise à part une formation « notamment en Reiki » (vous savez, le fameux etc. mentionné plus haut : inutile de toutes les lister) on n’en saura pas plus. Et sa méthode ? Elle soigne grâce aux messages des anges. Faisons-lui/leur confiance alors, déjà ça soulage. A voir cette longue liste de prise en charge, j’appelle dorénavant ces thérapeutes les « Faccio-tutto Thérapeutes ».

Tous ces symptômes ne sont-ils pas du ressort du psychologue? En effet, mais le bien-être immédiat apporté par les thérapies complémentaires est beaucoup plus attrayant qu’un passage chez le psychologue, alors autant se rendre vers un guérisseur, un médium ou un « travailleur de lumière ». Mais sont-ils bien formés à prendre en charge les multiples implications sociales d’une souffrance psychique ? C’est à se demander la raison pour laquelle les psychologues font quelque cinq ans d’études théoriques avant d’entamer à nouveau cinq ans de pratique en institution pour pouvoir prétendre travailler en indépendant.

Il faut savoir que la plupart des personnes qui s’orientent vers les thérapies complémentaires ont souvent une symptomatologie anxieuse et/ou dépressive à des degrés divers. En majorité, ce sont des personnes qui gardent leur autonomie mais ce n’est pas tout le temps le cas. L’écoute et l’empathie apporte un mieux-être immédiat, cela les professionnels de la santé (médecins, psychologues) l’ont compris depuis longtemps et c’est précisément la raison pour laquelle ils sont formés à la thérapie, dans le but d’aller plus loin, en allant aux sources de la souffrance et non uniquement la contourner par un bien-être immédiat. Derrière la demande explicite du manque d’énergie rapportée par les patients se cache souvent une demande implicite qui révèle des difficultés psycho-sociales nécessitant une évaluation basée sur des faits concrets (finances, organisation familiale, insertion professionnelle etc). Les messages des anges ne sont donc pas la priorité. Ils pourraient tout au plus intervenir dans le cadre d’un questionnement existentiel, après avoir résolu les symptômes anxieux et dépressifs.

Par conséquent, le recours aux énergies et aux anges n’est qu’une construction narrative parmi tant d’autres qui fait du bien à court terme mais ne résout pas la problématique. J’ai constaté cela en lisant les commentaires qui figurent sur les réseaux sociaux et les sites internet : combien de fois n’ai-je pas lu « A chaque fois que je viens chez vous, j’en sors plein(e) d’énergie ».  Chacun y trouve son compte. Le thérapeute voit son patient revenir régulièrement, le patient s’offre de temps à autre une séance de soins sans entrer pleinement dans une démarche thérapeutique en vue d’un réel changement.

TOUT POUR EVITER LE MOT « PSY »

Nous assistons aujourd’hui à une offre de soins qui va soigneusement éviter le recours au mot « psychique » ou « psychologique » tout en affirmant par ailleurs soigner à la fois le corps et l’esprit. L’esprit, c’est pas un mot qui intéresse le psychologue ?

Je ne peux pas résister de vous donner ici une liste des « thérapies » et « soins » aux noms les plus farfelus que j’ai trouvé. Tous les jours, j’en trouve de nouvelles mais je me suis arrêté en mars 2017. En voici quelques unes :

Thérapie de l’âme, guérison spirituelle, guérison par les fées, lecture des Chakras et des archives akashiques, guérison énergétique, coaching de médiumnité, canalisation des guides, soins de l’Aura, guérir avec les anges, connexion divine, libération de la mémoire cellulaire… Et la Palme d’Or revient à « Maître Arcturius » avec « L’activation des sceaux galactiques de pure lumière ».

Toutes ces techniques sont, jusqu’à preuve du contraire, de la simple construction narrative. La thérapie par les licornes ou le minotaure ferait tout aussi bien l’affaire mais ces personnages n’ont pas vraiment la cote de nos jours et ne sont pas très vendeurs. Je le répète : l’empathie du thérapeute seule permet un mieux-être, inutile de recourir aux anges, fées ou à la conscience quantique. On fait dire beaucoup de choses à la physique quantique si bien que beaucoup de thérapeutes confondent le savoir (la conscience est-elle quantique?) et la thérapie (je vous aide grâce à la guérison quantique).

Au lieu d’aborder explicitement la dynamique psychique, les thérapeutes parleront en revanche d’équilibre physique, mental, émotionnel et énergétique. Un langage bien plus séduisant que symptômes, souffrance psychologique ou difficultés psycho-sociales. Et c’est là qu’est tout le problème : en n’abordant pas explicitement le domaine psychique, ils peuvent se passer des exigences qui sont demandées aux psychologues en termes de formation tant théorique que pratique qu’en terme de supervision.

Eviter le recours au mot « psy » arrange autant les thérapeutes que les patients. Du côté des thérapeutes, les soins énergétiques et autres guérisons spirituelles sont bien plus vendeurs et n’exigent pas de formation longue et coûteuse. Du côté des patients, cela leur évite de devoir consulter un psychologue car « c’est pour les fous ». Or, consulter un psychologue ne signifie pas être fou mais souffrir de ses pensées. De plus, parler sans arrêt allongé sur un divan pour une thérapie durant des années est un cliché encore tenace. Les outils des psychologues ont évolués et ils sont nombreux à compléter leur boîte à outils avec des méthodes complémentaires telles que l’hypnose ou la méditation.

Complémentaires signifie donc une formation préalable en santé, ce qui n’est pas le cas de nombreux thérapeutes qui ne se forment qu’à l’hypnose et ouvrent ensuite leur cabinet. Enfin, un « soins de l’aura », ça sonne bien plus profond et permet d’éveiller la conscience. N’est-ce pas plus intéressant ? Bien, voyons maintenant comment bénéficier de ces thérapies aux noms très inspirés.

DONNEZ VOTRE ADRESSE EMAIL POUR CHANGER VOTRE VIE

Naviguant sur les réseaux sociaux, je vois tous les jours des publicités pour découvrir ENFIN une NOUVELLE méthode thérapeutique GRATUITE QUI VA CHANGER VOTRE VIE, que ce soit pas l’hypnose, les chakras, l’énergie, les anges, les êtres de lumière etc. Il suffit de cliquer sur un lien. Comme je suis très curieux j’aimerais en savoir plus et lorsque je clique sur le lien, surprise :

Aucune information n’est disponible sans devoir s’inscrire pour un conseil, une vidéo ou un cours soi-disant gratuit. En revanche, vous avez quand même droit à une vidéo d’introduction gratuite qui vous rappelle à quel point il est important de donner du sens à votre vie, que vous avez la capacité de changer et que vous aussi, vous avez le droit d’être heureux. Rien d’extraordinaire jusque là, simplement des beaux mots qui font du bien (J’appelle cela de la Psychopommade et je me demande si je ne vais pas y mettre un ©).

C’est au moment où vous cliquez sur « Oui, je veux aussi être heureux et bénéficier de cette offre exceptionnelle » que ça devient payant. En psychologie sociale, on appelle ça la technique du pied dans la porte : un premier clique gratuit augmente la probabilité d’obtenir un clique payant. De plus, en vous inscrivant, vous entrez dans le processus appelé « fishing », autrement dit obtenir votre adresse e-mail. Pourquoi ? C’est que votre adresse e-mail vaut de l’or, vous ne le saviez pas ? Bon c’est vrai, la vôtre seule ne vaut pas grand chose, mais imaginez si le site sur lequel vous vous inscrivez en possède 300’000. A 5 centimes l’adresse revendue à des grands groupes commerciaux, 15’000.- c’est déjà pas mal non ?

Si vous regardez sur la gauche de votre écran, vous verrez que vous pouvez également donner votre adresse e-mail sur mon site. A la différence qu’ici, vous avez de toute façon accès à tous les articles. S’inscrire à la newsletter n’est utile que si vous ne naviguez pas sur les réseaux sociaux, donc pas d’inquiétude avec The Mind Explorer !

GAGNEZ UNE SEANCE DE THERAPIE

Je l’ai déjà relevé en début d’article, les thérapies complémentaires ne sont pas reconnues officiellement comme professions de santé, si bien que certaines contraintes éthiques leurs sont étrangères. Tapez les mots clés « bons cadeaux soins énergétiques » sur un moteur de recherche et je suis sûr que vous trouverez à proximité de chez vous un thérapeute plein de bonne volonté qui pourra vous faire profiter de 3 séances de soins avec une consultation offerte. Sur les réseaux sociaux, je ne compte plus le nombre de publications qui proposent des concours pour gagner une séance de soins en aimant la page et en partageant la publication (il est souvent demandé de le faire « en mode public »). Nombreux sont également les thérapeutes qui sponsorisent leurs publications, entendez par là payer pour que des personnes qui ne font pas partie de vos contacts puissent voir votre offre dans leur fil d’actualité. Ce n’est ni plus ni moins que de la publicité. J’ai également vu l’argument de « partager pour augmenter l’énergie de conscience » Astucieux !

De plus, tous les prétextes sont bons pour vous amener à prendre conscience, changer votre vie ou vous libérer de vos peurs : la pleine lune, la nouvelle lune, les éclipses, les équinoxes et solstices, la nouvelle année, la rentrée, la nouvelle saison. Bref, c’est les soldes toute l’année : A ne pas manquer !

Il y a lieu de remettre les pendules à l’heure. Il est interdit aux professionnels de santé de faire de la publicité, de proposer des rabais ou des bons cadeaux. En adoptant une démarche commerciale, une relation très perverse entre le thérapeute et le patient s’instaure. La médecine l’a compris depuis des milliers d’années pour éviter précisément une médecine à deux vitesses, dans laquelle il est proposé au patient certaines démarches commerciales en vue d’obtenir des soins.

De deux choses l’une : soit on fait de la thérapie et on ne fait ni publicité ni propose de rabais ou concours, soit on fait du bien-être et le mot thérapie est à retirer, ne serait-ce que pour ne pas tromper le patient qui, lui, est en demande d’aide et donc en position de faiblesse.

CONSEQUENCE : LE MORCELLEMENT DES THERAPIES COMPLEMENTAIRES

L’augmentation du nombre de thérapies complémentaires ne constitue pas un progrès, au contraire. Elle ne fait qu’augmenter la confusion parmi les multiples appellations qui n’ont dans le fond rien de bien nouveau à proposer. Malgré toute la bonne volonté que l’on peut voir chez les praticiens, la multiplications des approches et des appellations spécifiques font qu’ils ne parlent pas d’une seule voix, chacun tirant la couverture à soi en faisant la promotion de telle ou telle approche. Toutes ces pratiques si diverses font le jeu de la médecine qui continue à avoir la main mise dans le domaine de la santé. A juste titre d’ailleurs car la médecine, elle, parle d’une seule voix.

CONCLUSION

Le but de cet article est de mettre en évidence les dérives commerciales liées à la pratique des soins complémentaires. Comme je l’ai mentionné en début d’article, cela ne remet pas en question le bien-fondé de ces soins. Leur efficacité scientifique n’est à ce jour pas confirmée ce qui amène deux angles de réflexion : soit on nie l’efficacité de ces pratiques (Ce n’est que du placebo diraient les sceptiques), soit on remet en question la méthodologie utilisée pour en prouver l’efficacité. Il semble en effet que la science basée sur des analyses quantitatives à l’aide de statistiques est impuissante à rendre compte de la complexité des interactions qui sont en jeu dans la relation thérapeutique. Gageons qu’à l’avenir cet aspect soit mieux étudié.

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